Karukinka : le territoire des Selknam en Terre de Feu
Selknam, Onas, Selk’nam : identité, origine et territoire

Les Selknam sont l'une des principales ethnies autochtones de Terre de Feu. Leur nom le plus courant, Onas, leur aurait été attribué par leurs voisins Yámana et signifierait "homme du nord" une désignation externe, donc, pas celle qu'ils se donnaient eux-mêmes. Ils faisaient partie de la composante insulaire du Complexe Tehuelche, ensemble culturel et linguistique qu'ils partageaient avec les autres peuples chasseurs de Patagonie continentale.
Leur langue, proche du tehuelche méridional, se distinguait par des sonorités occlusives et gutturales particulièrement dures, au point qu'une conversation ordinaire pouvait sembler, à une oreille étrangère, comme une violente dispute. L'anthropologue Martin Gusinde la classait dans le groupe linguistique tshon, famille indépendante propre aux peuples de l'extrémité sud du continent.
Les Selknam occupaient la quasi-totalité de la Grande Île de Terre de Feu, à l'exception de la péninsule Mitre au sud-est, territoire des Haush, et de l'extrême sud, domaine des Yámana. Selon leurs propres traditions, leurs ancêtres seraient arrivés à pied depuis le continent en suivant les troupeaux de guanacos, à une époque où l'île était encore reliée à la Patagonie ; puis les eaux auraient recouvert le passage, les isolant définitivement de leurs frères continentaux. Cette séparation, ils l'expliquaient par des légendes transmises de génération en génération. Ils seraient venus après les Haush, qu'ils repoussèrent progressivement vers le sud-est. Les fouilles archéologiques confirment une présence humaine sur la Grande Île il y a environ 9 000 à 10 000 ans.
C'est ce territoire que les Selknam nommaient Karukinka, la même terre que les Espagnols appelèrent d'abord Tierra de los Humos, puis Tierra del Fuego, en référence aux feux que les indigènes allumaient la nuit et que les navigateurs apercevaient depuis le large.
Des premiers contacts européens à la reconnaissance officielle
En 1520, Magellan aperçoit des colonnes de fumée depuis le large, débarque, et rencontre pour la première fois les Selknam. Le contact reste ponctuel jusqu'en 1880, date à laquelle la colonisation s'accélère brutalement, la fièvre de l'or et élevage ovin envahissent leurs territoires. Les Selknam chassent les moutons pour survivre. Les estancieros répondent par des campagnes d'extermination, payant des récompenses par Selknam tué. Julio Popper, aventurier roumain, dirige l'un de ces groupes de "chasseurs d'Indiens". Résultat : 3 500 à 4 000 individus en 1880, une centaine en 1930.
En 1890, le gouvernement chilien cède l'île Dawson aux salésiens, qui y regroupent jusqu'à 1 000 survivants au nom de leur "protection". Arrachés à leur territoire, entassés, ils meurent de tuberculose. Entre 1919 et 1924, l'ethnologue Martin Gusinde documente en urgence leur langue, leurs rites et leur grande cérémonie d'initiation, le Hain, l'un des derniers témoignages vivants d'une culture en train de s'éteindre.
En 1974, Angela Loij, dernière Selknam, s'éteint. Leurs descendants continuent pourtant le combat : en 2023, la loi chilienne 21 606 les reconnaît officiellement parmi les peuples originaires du pays.
Haruwen, chasse et nomadisme : le mode de vie des Selknam
La société selknam s'articulait autour du haruwen, une unité territoriale et de parenté dont les frontières, fixées par la tradition, étaient inviolables. L'île comptait plus de 80 haruwen, chacun associé à l'un des quatre points cardinaux, les shó'on. Changer de résidence signifiait changer de shó'on. Les femmes rejoignaient le haruwen de leur mari en se mariant, sans jamais perdre le droit de revenir dans celui de leur naissance. Toute transgression de limite était une cause de guerre, courte mais violente. Ce système, rigide dans ses frontières et souple dans ses usages, organisait l'accès aux ressources de toute la communauté.
Nomadisme et subsistance chez les Selknam
Peuple terrestre et semi-nomade, les Selknam ne pratiquaient aucune navigation. Leur subsistance reposait sur la chasse au guanaco complétée par la cueillette de fruits, racines et champignons, et occasionnellement par l'exploitation de baleines échouées, événement qui rassemblait toute la communauté. Les hommes chassaient à l'arc et à la flèche, découpaient les carcasses avec des couteaux et racloirs de pierre. Les femmes géraient le foyer et érigeaient les habitations, une tâche qui leur incombait en raison du nomadisme du groupe.
L'habitat prenait deux formes selon le territoire : le kawi, hutte conique d'environ quatre mètres de diamètre, structure de branches couverte de peaux cousues, adaptée aux zones boisées du sud ; et le paravientos, abri en demi-cercle de peaux de guanaco ou d'otarie, plus léger et provisoire, utilisé dans les steppes du nord.
Le vêtement principal était le chonhkoli, cape en peau de guanaco portée poil vers l'extérieur. Les femmes y ajoutaient un cache-sexe, et portaient parfois des mocassins taillés dans les pattes du guanaco. Hommes et femmes se paraient de colliers et bracelets en os d'oiseaux et coquillages. Tous les membres se peignaient le corps et le visage en rouge, noir, blanc et jaune, les motifs variant selon les circonstances sociales et rituelles.
Des courses de fond aux bagarres rituelles : le sport chez les Selknam
Les Selknam cultivaient plusieurs pratiques sportives, réservées aux hommes. Les courses à pied de vitesse ou d'endurance étaient les plus prisées : on grimpait jusqu'au sommet d'une crête voisine et on revenait, ou l'on courait autour d'un lac. Aucune récompense matérielle, la réputation suffisait. La lutte corps à corps, pratiquée nu et parfois peint en rouge pour les occasions formelles, servait à la fois de divertissement et de moyen de résoudre les conflits entre groupes ; elle pouvait, dans les cas extrêmes, aller jusqu'à la mort. On pratiquait également le tir à l'arc, le boxe, et un jeu de balle fabriquée avec les membranes natatoires de manchot.
Le chien fuégien, membre de la famille
Avec les Yagans, les Selknam étaient l'un des rares peuples fuégiens à vivre avec des chiens domestiques, qu'ils appelaient wuisn. Génétiquement plus proche du renard culpeo que du chien domestique, il résulte d'une domestication partielle et atypique de renards patagoniens, entamée il y a deux à cinq mille ans. Le missionnaire salesien Antonio Coiazzi rapporte avoir vu des femmes allaiter des chiots orphelins, et des hommes se scarifier les jambes à la mort d'un chien, un deuil identique à celui d'un proche. Les chiens servaient de gardiens, d'auxiliaires de chasse et de couvertures vivantes pendant les nuits glaciales. Cette race, inséparable du peuple selknam, s'éteignit avec lui.
Spiritualité selknam : entre cosmovision, mythes et chamanisme
Temáukel, Kenos et les quatre ciels

Leur cosmovision repose sur une architecture cosmique précise : l'univers est divisé en quatre shó'on (ces mêmes directions cardinales qui structuraient le territoire) chacun associé à une saison, une couleur et des forces naturelles personnifiées, le plus puissant étant le ciel de l'Est. Au sommet de ce cosmos : Temáukel, être suprême incorporel et distant, antérieur à la création. Il créa une terre sans forme et un ciel sans étoiles, sans jamais fouler lui-même la terre. C'est par l'intermédiaire de Kenos, esprit puissant mais subordonné, qu'il organisa le monde visible et transmit aux hommes leurs lois morales. Kenos créa les Howenh, les ancêtres mythiques du peuple selknam, et leur choisit le Karukinka comme territoire.
À l'époque des Howenh, les forces de la nature habitaient encore la terre sous forme humaine. Quand le monde actuel prit forme, elles rejoignirent le firmament ou se transformèrent en éléments du paysage : animaux, montagnes, lacs, vallées de la Grande Île. Tout le territoire selknam est ainsi peuplé d'ancêtres métamorphosés.
Les Howenh : esprits, mythes et légendes du peuple selknam
Les légendes selknam expliquent l'origine du monde, l'ordre social et les forces de la nature. Les plus fondatrices :
- Kreen et Kren (le Soleil et la Lune) : dans les temps anciens, les femmes dominaient les hommes en se déguisant en esprits. Kreen dévoila la supercherie. Les hommes reprirent le pouvoir, mais Kren refusa de se soumettre. Temáukel condamna les deux époux à se poursuivre éternellement dans le ciel.
- Les Howenh : les ancêtres mythiques créés par Kenos, qui peuplèrent la terre avant de se transformer en animaux, montagnes et éléments du paysage fuégien.
- Shoort : esprit terrifiant incarné par un homme masqué et peint, utilisé lors du Hain pour soumettre femmes et enfants par la peur.
- Le pouvoir des chamanes féminins : dans la mythologie, la Lune et Taita, toutes deux xo'on, avaient autrefois gouverné les hommes par la sorcellerie, condamnant le peuple à la famine.
Le xo'on : chamanisme, rituels et médecine chez les Selknam
Dans chaque haruwen vivait un xo'on, chamane à la fois craint et vénéré. Ce qui le distinguait des autres hommes n'était pas seulement son rôle : les Onas croyaient qu'il était fait d'une autre matière, habité par une entité spirituelle, le waiyuwenh, reçue en rêve et qui agissait à sa place dans le monde invisible.
Sa fonction principale était la guérison. Toute maladie était conçue comme l'intrusion d'un corps étranger, le cwake, introduit par un xo'on rival. Le rituel curatif suivait un protocole précis : peinture faciale de guerre, danse, crachats, frappes rythmées du pied autour du malade, puis exploration visuelle du corps du patient avant d'en extraire le mal par succion. La séance s'achevait par un cri guttural. Ce que le chaman extrayait prenait toujours une forme visible : une souris, une pointe de flèche ensangrantée, un duvet.
Le xo'on médiait entre les hommes et les forces des quatre ciels, convoquant ses esprits auxiliaires par le chant, un chant personnel et unique, capable d'induire un état modifié de conscience. La société selknam, égalitaire par principe, reconnaissait néanmoins trois figures de prestige : le xo'on, le sage (lailuka, dépositaire des traditions) et le guerrier (k'mal). Le chamane était le seul des trois à détenir un pouvoir potentiellement mortel.
Selknam en Patagonie : sites, musées et artisanat à découvrir
La route selknam : sur les traces du peuple ona en Terre de Feu
Le meilleur point de départ est Porvenir, capitale de la province chilienne de Terre de Feu, où la plaza Selknam rend hommage au peuple en plein centre-ville. De là, la route traverse du nord au sud la Grande Île, jalonnée de sites archéologiques majeurs.
Punta Catalina
Plus de 25 sites archéologiques dans une zone de palédunes, où ont été retrouvés des artefacts lithiques et des ossements d'animaux chassés il y a environ 2 300 ans.
Bahía Felipe
16 sites incluant deux accumulations funéraires et des restes humains, et d’anciens campements à la fois fonctionnels et rituels.
Monte de los Onas / Tres Arroyos
La preuve matérielle la plus ancienne de présence humaine en Terre de Feu : une grotte ayant accueilli des chasseurs-cueilleurs il y a plus de 10 000 ans, avec des restes d'espèces disparues comme le mylodon et le cheval américain.
Roca Marazzi
L'un des sites peuplés les plus anciens de l'île, daté à environ 9 500 ans, entouré de blocs erratiques glaciaires et d'instruments lithiques.
Lago Blanco
Lieu de culte lunaire présumé : les Onas, qui vénéraient la lune, auraient pratiqué leurs rites face au reflet du ciel dans ses eaux calmes.
Musées et monuments : la mémoire selknam dans les villes
La mémoire de ce peuple disparu est bien présente dans les villes de Patagonie et de Terre de Feu, à travers plusieurs musées.
Musée Anthropologique Martín Gusinde — Puerto Williams
Le seul entièrement dédié aux peuples fuégiens, portant le nom de l'anthropologue qui documenta les Selknam au début du XXe siècle. Petit, dense, précis. À prioriser si votre temps de séjour est limité.
Musée de la Fin du Monde — Ushuaia
Le plus accessible et le plus visité de la région. Bonne introduction à l'histoire des peuples autochtones de Terre de Feu, avec artefacts, photographies et documents d'époque.
Musée Régional de Magallanes — Punta Arenas
Idéal pour contextualiser la présence Onas dans le grand récit patagonien avant de traverser vers la Grande Île.
Musée historique — Puerto Natales
Vue d'ensemble sur l'ensemble des peuples fuégiens et leur rapport au territoire patagonien.
L'art selknam dans l'artisanat patagonien contemporain
Les Selknam n'ont pas quitté l'imaginaire des artistes et artisans. Leur univers visuel, fait de figurines spirituelles, de masques rituels du Hain et de peintures corporelles géométriques, inspire depuis des décennies artistes et artisans de toute la région.
On trouve facilement dans le sud de la Patagonie des objets liés à cet univers, des plus modestes aux plus travaillés : magnets, porte-clés et cartes postales reprenant les motifs des esprits côtoient sculptures, tableaux et objets décoratifs directement inspirés des cérémonies et de la cosmovision selknam. Les photographies anciennes des derniers Selknam, prises par Gusinde au début du XXe siècle, circulent également sous forme de reproductions et sont parmi les souvenirs les plus significatifs à rapporter : des visages peints, figés au bord de la disparition, qui résument à eux seuls toute l'histoire de ce peuple.

Avec plusieurs années d'expérience en communication et en marketing digital, Marilys a fait de l'Amérique du Sud son terrain d'exploration privilégié, avec un regard curieux et bienveillant.
Elle s'intéresse autant à la biodiversité exceptionnelle des différentes régions, aux paysages glaciaires et aux mystères archéologiques, qu'à la cosmovision andine et à la sagesse ancestrale des premiers peuples.
Ses recherches minutieuses et son vécu personnel sur place alimentent ses connaissances, qu'elle partage avec enthousiasme. Son regard polyvalent lui permet de transmettre dans ses écrits les multiples facettes du Chili et de l'Argentine.



