Les Mapuches : un peuple, une histoire, une identité
Le Wallmapu : territoire ancestral, origines et diversité mapuche
Mapuche signifie « gens de la terre » en mapudungun, leur langue ancestrale. Une étymologie simple, mais qui dit tout : le territoire n’est pas une ressource, c’est une appartenance. Ce peuple ne forme pas un bloc homogène mais une constellation de groupes ethniques définis par leur rapport à un espace géographique précis, tous liés par une même langue, une même cosmovision et une même organisation sociale.
- Nagche — gens des basses terres du nord
- Wenteche — gens des vallées centrales
- Lafkenche — gens de la côte Pacifique, vivant principalement de pêche artisanale
- Pewenche — gens des hauteurs andines, pratiquant une transhumance saisonnière entre vallées et cordillère
- Huilliche — gens du grand sud jusqu'à l'archipel de Chiloé, parlant leur propre dialecte, le chesungun
Les Picunches, au nord entre les ríos Choapa et Itata, sont parfois rattachés à cet ensemble, mais leur forte acculturation dès la période coloniale en fait davantage une zone de contact qu'un groupe mapuche au sens strict.
Leur territoire historique s'étend sur le centre-sud du Chili et le sud-ouest de l'Argentine, principalement dans les provinces de Neuquén, Río Negro, Chubut et La Pampa. Les mouvements autonomistes mapuches désignent cet espace sous le terme de Wallmapu, lui-même divisé entre le Ngulumapu côté chilien et le Puelmapu côté argentin. L'ancienneté de ce concept reste débattue : certains lui attribuent une origine lointaine, d'autres y voient un cadre politique forgé dans les années 1990. Les frontières du XIXe siècle ont officiellement coupé ce territoire en deux, sans jamais effacer la continuité culturelle qui le traverse.
Trois siècles de résistance face aux plus grands empires du continent
Avant les conquistadors, les Mapuches repoussent déjà l'expansion inca au-delà du río Maule, une frontière que l'empire ne franchira jamais. C'est le premier signal d'un peuple qui ne négocie pas sa souveraineté.
L'arrivée espagnole au milieu du XVIe siècle déclenche la Guerre de Arauco, l'un des conflits coloniaux les plus longs des Amériques. En une génération, les Mapuches maîtrisent le cheval et retournent les techniques européennes contre leurs inventeurs. Lautaro, Caupolicán, Galvarino et Colocolo sont des chefs de guerre qui incarnent cette résistance, suffisamment marquante pour que le conquistador Alonso de Ercilla leur consacre son épopée La Araucana dès 1569. En 1598, la bataille de Curalaba scelle le rapport de force : sept villes espagnoles rasées, le gouverneur colonial tué. En 1641, le Parlement de Quilín reconnaît officiellement l'autonomie mapuche au sud du Biobío, cas unique dans toute l'histoire coloniale espagnole.
Cette indépendance tient jusqu'en 1881, quand le Chili et l'Argentine lancent simultanément leurs campagnes militaires de dépossession sous le nom de Pacification de l'Araucanie côté chilien et Conquête du Désert côté argentin sous le général Roca. Les deux opérations poursuivent le même objectif, de s'emparer des terres mapuches des deux côtés de la cordillère, avec les mêmes conséquences : un peuple d'éleveurs prospères réduit en moins de cinquante ans, confiné dans des réductions par décision d'État.
Le XXe siècle est celui d'une résistance politique acharnée : intégration institutionnelle sous Ibáñez, récupération territoriale sous Allende, répression brutale sous Pinochet qui tente de diviser les communautés en propriétés privées. L'effet est inverse. C'est dans ces années que se forge une identité mapuche moderne, plus affirmée que jamais.
Les Mapuches aujourd'hui : présence, démographie et revendications territoriales
Au Chili, le recensement de 2024 recense environ 1,6 million de Mapuches, soit 8,8% de la population nationale. L’Araucanie reste le cœur historique de cette présence, autour de Temuco, mais plus de 40% de la population mapuche chilienne vit aujourd’hui dans la région métropolitaine de Santiago. En Argentine, le recensement de 2022 en dénombre 145 783, premier peuple autochtone du pays, concentrés dans les provinces de Neuquén, Río Negro, Buenos Aires et Chubut.
La question centrale reste le territoire. Les dépossessions du XIXe siècle ont entraîné la dépossession de la quasi-totalité des terres mapuches au XIXe siècle. Les communautés revendiquent aujourd'hui leur restitution, en particulier celles accaparées par les industries forestières et hydroélectriques. Face à ces revendications, la réponse chilienne a souvent été juridique, avec l'application controversée de la loi antiterroriste contre des activistes mapuches, régulièrement condamnée par les instances internationales de défense des droits humains.
Le conflit est vivant et complexe : certaines organisations privilégient les voies institutionnelles, d'autres l'action directe. Le processus constitutionnel chilien de 2021-2022 a offert une visibilité inédite à ces revendications, sans les résoudre.
Mapudungun et Wenufoye : les deux marqueurs de l'identité mapuche
Le mapudungun et le Wenufoye, le drapeau mapuche, sont les deux signes les plus immédiatement reconnaissables de l'identité collective. L'un s'entend, l'autre se voit, et tous deux portent une histoire de résistance culturelle autant qu'une revendication de souveraineté.
Le mapudungun est aujourd'hui parlé couramment par environ 200 000 personnes, majoritairement rurales et âgées. L'UNESCO le classe comme sérieusement menacé. Des décennies de politiques assimilationnistes, jusqu'aux punitions physiques infligées aux élèves qui l'utilisaient à l'école, ont brisé la transmission intergénérationnelle. Des initiatives de revitalisation existent, des programmes bilingues aux applications mobiles, mais la langue se heurte encore à l'absence d'écriture unifiée, obstacle concret à son enseignement standardisé.
Le Wenufoye, adopté dans les années 1990, arbore quatre couleurs auxquelles est associée une signification précise : le bleu pour l'univers spirituel, le vert pour la terre, le rouge pour la force du peuple, le blanc pour la sagesse. En son centre figure le kultrún, le tambour cérémoniel.
Une société, une vision du monde : la culture mapuche dans sa profondeur
Organisation sociale et mode de vie mapuche
Une société fondée sur la communauté et la terre
La société mapuche traditionnelle s'organise autour du lof, cellule de base formée de familles partageant une même origine et un même territoire. Plusieurs lof forment un levo, gouverné par des assemblées démocratiques où les autorités, à leur tête le lonko, sont élues au suffrage libre. Une organisation décentralisée, sans capitale ni hiérarchie rigide, qui explique en partie pourquoi les conquistadors n'ont jamais trouvé de centre à conquérir.
La terre y est une ressource collective, jamais individuelle. On y vit de l'agriculture du maïs et de la pomme de terre, de l'élevage, de la pêche et de la chasse. L'habitat traditionnel est la ruka, construction conique en matériaux végétaux, paille et jonc, conçue sans fenêtres mais avec plusieurs entrées pour résister au climat du sud. Le chamal, longue tunique de laine de guanaco portée par hommes et femmes, ainsi que les ornements de plumes et de malachite, en sont des éléments caractéristiques. Le poncho, souvent associé à l'image mapuche, est en réalité une adoption tardive introduite par les Indiens péruviens venus avec les Espagnols.
Une structure sociale qui a traversé les siècles
Les rôles sont définis mais complémentaires : les hommes assurent l'élevage, la défense et la représentation politique, les femmes tiennent l'agriculture, l'artisanat et la transmission des savoirs ancestraux. La Machi, presque toujours une femme, est de grande importance dans cette structure par son statut de guérisseuse et de médiatrice spirituelle de la communauté.
Cette structure n'a pas disparu avec l'urbanisation. En milieu rural, les communautés maintiennent le lonko comme figure d'autorité. En ville, des associations culturelles ont pris le relais comme espaces de transmission et de mobilisation. Les anciens, propriétaires terriens dans les communautés rurales, y conservent un statut central, aujourd'hui renforcé par leur rôle de gardiens de la mémoire et de la langue auprès des petits-enfants, à mesure que les générations intermédiaires migrent vers les villes.
Cosmovision et croyances mapuches
Pour les Mapuches, chaque élément de la nature, le ciel, le soleil, la mer, la rivière, la pierre, l'eau, est animé par un esprit gardien appelé Ngen. Chaque communauté entretenait une relation rituelle avec ses propres totems, qu'elle invoquait selon ses besoins et son territoire. Ce n'est pas une croyance parmi d'autres : c'est une architecture du monde entier, où le sacré et le quotidien ne font qu'un.
Nguinechen et l'organisation du cosmos
Au sommet de cet univers règne Nguinechen, l'esprit supérieur créateur, qui réside dans le Wenumapu, le monde céleste. Face à lui, Minchemapu incarne les forces du mal dans les profondeurs. Entre ces deux pôles s'organisent divinités solaires et lunaires, figures intermédiaires (les Werken, messagers, les Ulmen, anciens médiateurs) et au centre de tout, la Machi. La chamane reçoit ses pouvoirs par les rêves, connaît les Lawen, plantes médicinales prélevées dans des espaces naturels sacrés comme les cascades, les marécages ou les collines, et pratique le Machitún, une cérémonie de guérison par laquelle elle convoque les esprits.
Le Chemamüll, gardien des morts
Le Chemamüll occupe une place très particulière dans la cosmovision mapuche. Ces grandes statues de bois sculpté, dont le nom signifie littéralement "personnage en bois", pouvaient dépasser deux mètres de hauteur. Placées sur les sépultures, elles représentaient l'ancêtre défunt et assuraient le lien entre le monde des vivants et celui des morts. Leur présence sur les espaces cérémoniels montre leur rôle fondamental dans la perpétuation du lignage et de la mémoire collective.
Le Nguillatun et le We Tripantü
La cérémonie la plus importante reste le Nguillatun, grande prière collective réunissant plusieurs communautés autour d'un feu sacré et d'un rehue, arbre cérémoniel planté pour l'occasion. On y demande de bonnes récoltes, on y éloigne les calamités. Selon la gravité de ce qui est demandé, elle peut durer plusieurs jours, rythmée par le chant, la danse et le kultrún. Le We Tripantü, le Nouvel An mapuche célébré au solstice d'hiver austral, s'inscrit dans cette même logique de renouvellement du vivant.
Voyager en territoire mapuche : lieux, rencontres et culture vivante
Découvrir le territoire mapuche : de l’Araucanie au Puelmapu
Au Chili : l’Araucanie, cœur du Wallmapu
L'Araucanie est une région qui ne ressemble à aucune autre au Chili. Elle se découvre depuis Temuco, capitale culturelle de la région et point de départ naturel avant de prendre la route vers la cordillère. Plus on s'enfonce vers l'est, plus le territoire mapuche s'affirme. Pucón et Villarrica sont des bases idéales pour rayonner vers les communautés pewenche des hauteurs. Curarrehue est l'un des villages les plus ancrés dans la culture mapuche de toute la région. Plus au nord, Melipeuco offre un accès privilégié aux paysages volcaniques du Llaima. Dans la même zone andine, Lonquimay et le secteur d’Icalma ont une forte présence pewenche, entre forêts d’araucarias et lacs d’altitude. Plus au sud, autour de Panguipulli, Neltume et Huilo Huilo, le territoire s’ouvre sur des forêts centenaires et de nombreuses communautés.
Les sites naturels incontournables :
- Parc national Conguillío : volcan Llaima, coulées de lave fossilisées, forêts d'araucarias millénaires
- Réserve nationale Malalcahuello-Nalcas : cordillère andine, communautés pewenche en transhumance
- Réserve naturelle China Muerta : vaste forêt d’araucarias marquée par les incendies récents, aujourd’hui en régénération
- Parc national Huerquehue : lagunes volcaniques, "lieu des messagers" en mapudungun
- Parc national Villarrica : volcan actif, lacs et forêts mixtes
- Réserve biologique Huilo Huilo : 10 000 hectares de forêt tempérée centenaire, lac Neltume
- Lago Budi et Puerto Saavedra : seul lac salé du Chili, territoire lafkenche, pêche artisanale
- Sanctuaire El Cañi : forêt privée protégée, panoramas andins exceptionnels
Dans les hauteurs de la cordillère, vous croiserez les araucarias, des arbres millénaires que les Pewenche considèrent comme sacrés et qui ont donné leur nom à toute la région. Héritiers d’une lignée remontant à l’époque du Gondwana, ils étaient déjà présents sur Terre à l’ère des dinosaures. Leurs silhouettes préhistoriques strient le ciel comme nulle part ailleurs.
En Argentine : le Puelmapu
C'est depuis San Martín de los Andes et Junín de los Andes que le territoire mapuche argentin se révèle le mieux. Ces deux villes de la province de Neuquén ouvrent sur des paysages de volcans, de forêts de pehuén et de lacs andins où les communautés pewenche sont encore très présentes. Plus au nord, Villa Pehuenia surprend par ses forêts primaires d'araucarias au bord du lac Aluminé.
À visiter dans la région :
- Parc national Lanín : volcan Lanín, forêts de pehuén, lac Huechulafquen
- Parc national Laguna Blanca : steppe andine, lagune d’altitude et observation d’oiseaux
- Batea Mahuida (réserve naturelle) : volcan éteint et panorama spectaculaire sur les lacs andins
- Lago Ñorquinco (aire protégée) : l’un des plus beaux ensembles d’araucarias d’Argentine
- Paso Icalma : paysages sauvages entre lacs, montagnes et forêts d’araucarias
- Parc provincial Copahue : paysages volcaniques, champs géothermiques et lagunes acides
Artisanat, gastronomie et expériences : ce qu'il faut vivre et rapporter
Avant de partir à la rencontre des communautés, deux musées méritent le détour. Le Museo Regional de la Araucanía à Temuco rassemble plus de 3 000 objets mapuches et huilliches : textiles, argenterie, objets cérémoniels avec des cartels en mapudungun. À Santiago, le Museo Chileno de Arte Precolombino consacre une salle entière à la culture mapuche et aymara, dans un bâtiment colonial classé monument national. Des bases solides avant de confronter ce qu'on y a vu au terrain.
Personne ne repart d'Araucanue sans avoir compris que la culture mapuche ne se regarde pas, elle se partage. Une nuit en ruka autour du fogón qui crépite toute la nuit, une matinée à apprendre le telar avec une femme qui tisse depuis ses six ans, un trafkintu où l'on échange semences et aliments comme on le faisait il y a trois siècles, ou une navigation sur le río Boldo entre forêts de temo et vol de garzas blanches. Ce sont ces moments-là qui restent. La cuisine mapuche raconte le territoire mieux que n'importe quel musée. À Curarrehue, des tables familiales cuisinent exclusivement avec des produits endémiques : empanadas de digüeñes, piñones sautés au merkén, sopaipillas au fogón, muday servi dans une calebasse.
Vous croiserez également des chemamüll qui jalonnent les communautés et les espaces publics. Un sentier entier leur est dédié dans la réserve Huilo Huilo. Le We Tripantu, Nouvel An mapuche en juin au solstice d'hiver austral, reste le moment le plus fort pour s'immerger dans la culture vivante des communautés pour ceux qui ont la chance d'y être conviés.
Nos idées de souvenirs pour garder un bout de la culture mapuche :
- Textiles traditionnels : motifs géométriques symboliques, chaque pièce est unique
- Bijoux en argent : trapelakucha, xarikü, broches et chaînes en orfèvrerie ancestrale
- Makuñ : le poncho mapuche tissé, à porter ou à accrocher
- Merkén : condiment fumé au cacho de cabra, le souvenir le plus utile du voyage
- Bois sculpté : ustensiles, petits chemamüll, pièces en bois natif
- Kultrún miniature : tambour cérémoniel sculpté et peint à la main
- Céramique mapuche : bols aux formes géométriques traditionnelles
- Calebasses gravées : motifs traditionnels, pièces d'artisanat sobre et élégant
- Art contemporain mapuche : lithographies et impressions d'artistes de Temuco ou Santiago
- Livres illustrés : cosmovision, platería, éditions locales introuvables ailleurs
- Produits gastronomiques : à base de changle, maquis, nalca, pignons d'araucaria, confiture de murtilla
La culture mapuche vivante : artistes, poètes et musiciens
La culture mapuche ne se conjugue pas au passé. Depuis les années 1990, une génération d'artistes, poètes et musiciens mapuches s'est imposée bien au-delà du Wallmapu. En littérature, Elicura Chihuailaf est sans doute la voix la plus reconnue, il est le premier auteur mapuche à recevoir le Prix national de littérature en 2020. Aux côtés de Graciela Huinao, Leonel Lienlaf et Jaime Huenún, il symbolise ce que la critique a nommé l'oralitura : une écriture nourrie de la tradition orale mapuche, traduite en plusieurs langues, qui tient à la fois du poème et de la mémoire collective.
Dans les arts visuels, des artistes comme Eduardo Rapiman ou Paula Baeza Pailamilla réinterprètent l'iconographie ancestrale dans des installations contemporaines et des œuvres numériques exposées internationalement. Côté musique, le rappeur Waikil et des groupes comme Wechemapu ou Pewmayen mêlent kultrún et trutruka à des sonorités hip-hop ou rock. Une musique engagée, fière, qui n'a rien d'un folklore figé.

Pour Lenhart, le Chili et l'Argentine sont bien plus que des destinations : ce sont ses terres d'adoption, qu'il connaît intimement et qui nourrissent sa capacité à créer des voyages sur mesure, mêlant rigueur opérationnelle et intuition du terrain.
Amoureux des grands espaces et fin connaisseur de la biodiversité andine, il maîtrise les subtilités géographiques et les codes locaux qui garantissent le succès de chaque séjour. Son œil d'expert sait déceler les opportunités exceptionnelles.
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