Aux origines de la culture Chinchorro
Un peuple du désert côtier, entre Pérou et Chili
La culture Chinchorro s'est développée entre 7 000 et 1 500 av. J.-C. sur une bande côtière qui s'étend du port d'Ilo, au sud du Pérou, jusqu'à Antofagasta, au nord du Chili. Une région parmi les plus arides du monde, mais paradoxalement riche en ressources marines grâce aux effets froids du courant de Humboldt, qui remonte le long du littoral pacifique et génère une biodiversité exceptionnelle : poissons, crustacés, mollusques, otaries, oiseaux de mer.
Les Chinchorros s'installaient en campements semi-sédentaires à proximité de vallées encaissées qui descendent vers l’océan, lesquelles apportaient eau douce et végétaux complémentaires à leur alimentation. C'est sur la plage Chinchorro d'Arica que furent découverts les premiers vestiges de cette civilisation en 1917, par l'archéologue allemand Max Uhle, donnant ainsi son nom à l'ensemble de la culture.
Les Chinchorros : histoire et modes de vie
Les origines de la culture Chinchorro remontent au site d'Acha, dans la vallée d'Azapa, vieux de plus de 8 000 ans et considéré par certains archéologues comme le berceau de cette tradition. La culture partage plusieurs traits technologiques avec la culture de l’Anzuelo de Concha et Abtao, notamment l'usage du harpon. Elle s'éteint progressivement vers 2 000 av. J.-C., laissant place à la culture Quiani, qui lui succède directement.
Pêcheurs, chasseurs et cueilleurs aguerris, les Chinchorros tiraient l'essentiel de leurs ressources de la mer. Leur outillage témoigne d'une ingéniosité certaine : hameçons taillés dans des épines de cactus, pointes de harpon adaptées aux différentes prises, filets et récipients confectionnés à partir de coton et de courge. Les exostoses auriculaires relevées sur plusieurs momies prouvent une pratique régulière de la plongée en profondeur, un détail anatomique qui dit beaucoup de leur relation avec l'océan.
La société chinchorro s'organisait en petits groupes de 30 à 50 personnes, des bandes familiales indépendantes, sans hiérarchie de classe formelle. Des différences de statut existaient malgré tout, fondées sur l'expérience et le savoir-faire. Les spécialistes de la momification tenaient vraisemblablement une place à part au sein de la communauté, transmettant leurs techniques de génération en génération comme un art autant qu'un rite.
L’art de la momification chez les Chinchorros : une pratique funéraire unique
Momies noires, momies rouges : techniques et évolution
La momification chinchorro est la plus ancienne pratique d'embaumement artificiel connue au monde, antérieure de près de deux millénaires à celle des Égyptiens. Mais ce qui la distingue autant que son ancienneté, c'est son caractère universel : chaque membre de la communauté (hommes, femmes, enfants, nourrissons, voire fœtus) bénéficiait du même traitement, sans distinction de statut. Les premières momies étaient d'ailleurs celles de nourrissons, accompagnés de figurines d'argile, avant que la pratique ne s'étende à l'ensemble de la communauté vers 3 000 av. J.-C.
Les momies noires, les plus anciennes datant de 5 000 à 3 000 av. J.-C., révèlent une technique d'une précision remarquable. Le corps était entièrement démantelé : peau retirée, organes extraits, os nettoyés. Le squelette était reconstitué à l'aide de bâtons et de cordes, recouvert d'une pâte d'argile pour remodeler les traits du visage, puis la peau originale replacée sur cette armature. Une perruque de cheveux humains complétait l'ensemble, avant une peinture noire au manganèse. Vers 2 500 av. J.-C., les momies rouges marquent une évolution : le corps n'est plus démembré mais incisé, renforcé de bâtonnets, enduit d'argile et peint à l'ocre rouge. Une simplification technique qui traduit vraisemblablement une transformation des croyances. À la fin de la période Chinchorro, seuls des masques d'argile étaient appliqués sur les corps.
Les études paléopathologiques menées sur ces momies ont par ailleurs révélé une forte prévalence d'arsénisme chronique au sein de ces populations, conséquence de la consommation d'eau naturellement contaminée par l'arsenic dans cette région volcanique. Une mortalité infantile élevée et des conditions de vie difficiles qui pourraient, en partie, expliquer le développement de telles pratiques funéraires. Au total, 208 momies ont été étudiées à ce jour, dont environ 120 sont conservées.
Les morts parmi les vivants : culte des ancêtres et croyances
Les momies chinchorros n'étaient pas enterrées immédiatement. Tout indique qu'elles restaient exposées au sein des campements, probablement dressées ou transportées sur des civières de fibre végétale lors de cérémonies, formant un lien entre les vivants et leurs ancêtres. Les articulations mobiles de certaines momies, leurs yeux et leur bouche maintenus ouverts, renforcent cette hypothèse : les défunts continuaient, d'une certaine manière, à faire partie de la communauté ; peut-être comme marqueurs territoriaux rattachés à un lignage ancestral.
Les corps reposaient sur des nattes de fibre végétale, enveloppés de textiles, accompagnés d'outils tels que des harpons des couteaux ou des arcs, et parfois de lames de cuivre natif glissées dans le fardeau funéraire. Des turbans ornés de perles de coquillage et de malachite couvraient des crânes déformés intentionnellement durant la vie. Chaque détail montre un soin porté à l'identité individuelle du défunt, bien au-delà du rite.
Il existait aussi des enterrements sans momification, probablement familiaux, sur les terrasses supérieures des campements. La momification n'était donc pas la seule façon d'accompagner les morts chez les Chinchorros.
Découvrir la culture Chinchorro : sites et musées au nord du Chili
Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2021, la culture Chinchorro se découvre aujourd’hui à travers musées et sites archéologiques dispersés dans le nord du Chili.
- Musée de site Colón 10, Arica
Construit au-dessus d'un site funéraire découvert lors de travaux de construction en plein centre d'Arica, ce musée de site est l'un des plus singuliers du Chili. Il permet d'observer in situ des momies et des vestiges archéologiques dans leur contexte d'origine. C'est l'une des trois composantes officielles du patrimoine mondial UNESCO Chinchorro.
- Les Faldeos del Morro de Arica
Les flancs du Morro d'Arica forment la deuxième partie du site UNESCO. Des vestiges funéraires y ont été mis au jour, prouvant l'ancienneté de l'occupation chinchorro sur ce territoire stratégique entre désert et mer.
- Embouchure du río Camarones
À une centaine de kilomètres au sud d'Arica, l'embouchure du río Camarones est la troisième composante du site classé. C'est dans cette vallée que furent découvertes certaines des momies les plus anciennes connues à ce jour. Un lieu encore peu fréquenté, qui offre une expérience de visite rare et préservée. La route menant au site est également jalonnée de six sculptures monumentales Chinchorro, œuvres d'artistes locaux, qui annoncent l'entrée dans ce territoire chargé d'histoire. À Caleta Camarones, la Momia Guardiana, une imposante statue dominant la baie, offre un beau belvédère sur l'océan et le hameau de pêcheurs.
- Musée archéologique San Miguel de Azapa, vallée d'Azapa
À une quinzaine de kilomètres d'Arica, dans la vallée verdoyante d'Azapa, ce musée abrite la plus importante collection de momies chinchorros au monde, environ 120 spécimens. Les conditions de conservation y sont rigoureusement contrôlées pour préserver ces vestiges extrêmement fragiles aux variations d'humidité. Une visite indispensable pour comprendre l'évolution des techniques de momification et le quotidien de cette civilisation.
- Sala Chinchorro du musée de l'Université de Tarapacá, Arica
L'université de Tarapacá, dont les chercheurs sont parmi les plus reconnus mondialement sur le sujet, dispose d'un espace dédié à la culture Chinchorro. Un lieu plus confidentiel, davantage tourné vers la recherche scientifique, qui offre un éclairage complémentaire et plus technique sur les découvertes récentes.
- La côte nord d'Arica et l'embouchure du río Lluta
Parcourir les plages au nord d'Arica où les Chinchorros pêchaient et récoltaient coquillages et mollusques, ou longer l'embouchure du río Lluta, permet de comprendre le cadre de vie de ce peuple.
- Museo Nacional de Historia Natural — collection en ligne
Pour ceux qui souhaitent préparer ou prolonger leur voyage, le Museo Nacional de Historia Natural met à disposition une collection numérique très complète : galeries d'images, vidéos, bibliographie scientifique, détails sur les techniques de momification et la cosmovision Chinchorro.
Conseils pratiques
Visiter les sites Chinchorro demande un minimum de préparation. Le soleil du nord du Chili est intense toute l'année : protection solaire, chapeau et lunettes UV sont de rigueur. Prévoyez des chaussures confortables et une gourde. Certains sites ayant une capacité d'accueil limitée, nous vous recommandons d'anticiper vos réservations. Et face aux momies, une règle non négociable : flash désactivé. Les pigments millénaires sont d'une fragilité irréversible.
Avec plusieurs années d'expérience en communication et en marketing digital, Marilys a fait de l'Amérique du Sud son terrain d'exploration privilégié, avec un regard curieux et bienveillant.
Elle s'intéresse autant à la biodiversité exceptionnelle des différentes régions, aux paysages glaciaires et aux mystères archéologiques, qu'à la cosmovision andine et à la sagesse ancestrale des premiers peuples.
Ses recherches minutieuses et son vécu personnel sur place alimentent ses connaissances, qu'elle partage avec enthousiasme. Son regard polyvalent lui permet de transmettre dans ses écrits les multiples facettes du Chili et de l'Argentine.