Les Grands Vins du Chili : Rencontre avec Jérôme Reynes

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Les Grands Vins du Chili : Ren...
Le Chili s’est imposé ces dernières décennies comme l’un des producteurs de vins les plus prestigieux au monde. Des vallées de Maipo à l’Aconcagua, en passant par les terroirs côtiers, ses vins rivalisent désormais avec les plus grands crus internationaux. Pour comprendre cette révolution qualitative, nous avons rencontré Jérôme Reynes, expert reconnu des vins chiliens, propriétaire du célèbre restaurant Bocanariz à Santiago et lui-même viticulteur en France. Une plongée passionnante dans l’univers méconnu des grands vins chiliens. Jérôme Reynes n’est pas un amateur de vin ordinaire. Chef d’entreprise français installé au Chili, propriétaire de plusieurs restaurants dont le célèbre Bocanariz à Santiago, et lui-même viticulteur en France, il possède une vision unique du monde viticole chilien. Nous l’avons rencontré pour parler de sa passion pour les vins chiliens et de leur évolution spectaculaire ces dernières années.
Jerome Reynes (à droite) et son frère Laurent, viticulteurs dans les pas de leur grand père Lucien
Carmín de Peumo, le joyau pourpre de Concha y Toro, incarne la renaissance spectaculaire du Carmenère au Chili.
Carmín de Peumo, le joyau pourpre de Concha y Toro, incarne la renaissance spectaculaire du Carmenère au Chili.
Le majestueux Viñedo Solar, berceau du légendaire Don Melchor, s'étend au pied de la Cordillère des Andes dans la prestigieuse vallée de Puente Alto.
Seña, l'emblématique vin biodynamique du Chili, fruit de la vision partagée entre Eduardo Chadwick et Robert Mondavi.
Voyage sensoriel à travers l'excellence chilienne : une dégustation exceptionnelle réunissant les trésors viticoles du pays, du légendaire Don Melchor à l'élégant Seña, en passant par le profond Carmín de Peumo et le racé Las Pizarras.
Voyage sensoriel à travers l'excellence chilienne : une dégustation exceptionnelle réunissant les trésors viticoles du pays, du légendaire Don Melchor à l'élégant Seña, en passant par le profond Carmín de Peumo et le racé Las Pizarras.

Comment voyez-vous l'évolution de la viticulture chilienne ces dernières années ?

"Ce qui me fascine dans l'histoire du vin chilien, c'est cette capacité à se réinventer tout en préservant un héritage unique. Quand je suis arrivé au Chili, j'ai été frappé par ce paradoxe : un pays du Nouveau Monde avec une tradition viticole de plus de 500 ans. Les conquistadors espagnols ont planté les premières vignes au XVIe siècle, mais c'est vraiment au XIXe que tout a basculé, avec l'arrivée des cépages français.

En tant que viticulteur français, je suis particulièrement sensible à cette connexion historique avec Bordeaux. Les grandes familles chiliennes ont importé nos cépages - Cabernet Sauvignon, Merlot, Carménère - et les ont fait prospérer ici d'une manière unique. Le Carménère est d'ailleurs une belle histoire : considéré perdu en France après le phylloxéra, il a été redécouvert ici en 1994, confondu avec du Merlot pendant plus d'un siècle !"

Qu'est-ce qui rend le terroir chilien si particulier ?

"Le Chili est un paradis viticole. Au Bocanariz, quand je fais découvrir ces vins à mes clients, j'aime leur expliquer cette géographie unique : imaginez un jardin protégé par le désert d'Atacama au nord, les Andes à l'est, l'océan Pacifique à l'ouest et l'Antarctique au sud. C'est cette isolation naturelle qui a permis aux vignes de rester sur leurs propres racines, sans porte-greffe. C'est unique au monde !

Mais ce qui m'impressionne le plus, c'est la diversité des terroirs. Dans mon domaine en France, nous avons un terroir spécifique. Ici, en quelques heures de route, vous passez des vignobles d'altitude aux vallées côtières rafraîchies par le Pacifique."

Parlez-nous des vins d'exception chiliens...

"Prenez Don Melchor, par exemple. James Suckling lui a donné 100 points à plusieurs reprises, et ce n'est pas un hasard. Le vignoble de Puente Alto, à 650 mètres d'altitude, c'est un terroir magique. Les sols alluviaux, avec leurs graviers et leurs sables, combinés aux amplitudes thermiques marquées entre le jour et la nuit, c'est la perfection pour le Cabernet Sauvignon.

La création de ce vin en 1987 a marqué un tournant. Enrique Tirado, l'œnologue, travaille en collaboration avec Eric Boissenot, un consultant bordelais de renom. Les millésimes 2022-2023, autour de 250 USD, sont exceptionnels. Quand je fais déguster ce vin à des connaisseurs français, ils sont stupéfaits par sa finesse, ses notes de fruits noirs mûrs, de cèdre et d'épices. Et le potentiel de garde est impressionnant - plus de 25 ans facilement.

La trilogie d'Errazuriz est aussi fascinante. J'étais présent à une reproduction de la fameuse dégustation de Berlin de 2004, où leurs vins se sont mesurés aux plus grands crus de Bordeaux et d'Italie - Lafite, Margaux, Latour, Sassicaia. C'était un moment historique pour le vin chilien.

Prenez Viñedo Chadwick : c'est un ancien terrain de polo de la famille transformé en vignoble en 1992. Les sols alluviaux au pied des Andes donnent une complexité incroyable au Cabernet Sauvignon. La précision de la vinification est remarquable, avec des arômes de fruits noirs, de graphite, des notes balsamiques... C'est le premier vin chilien à avoir obtenu 100 points de James Suckling.

Seña, c'est une autre histoire passionnante. En 1995, Eduardo Chadwick s'associe avec Robert Mondavi, le légendaire vigneron californien. Depuis 2005, le vignoble est en biodynamie. L'assemblage est complexe : Cabernet Sauvignon dominant, avec Carmenère, Malbec, Petit Verdot et Cabernet Franc. C'est l'équilibre parfait entre puissance et élégance.

Quant à Don Maximiano, créé en 1983, c'était le premier vin 'ultra-premium' du Chili. À 120 USD la bouteille, il offre un rapport qualité-prix exceptionnel. L'assemblage varie selon les millésimes, mais c'est toujours principalement du Cabernet Sauvignon, avec du Carmenère, du Petit Verdot et du Cabernet Franc. Les notes de fruits noirs mûrs, d'épices, de tabac et de cèdre en font un parfait ambassadeur du style classique chilien.

Et puis il y a ces pépites comme Piedra Sagrada, que je sers au Bocanariz. C'est l'histoire d'un compositeur de musique contemporaine qui produit un vin naturel extraordinaire sur trois hectares à Pirque. Son père était directeur de l'agriculture sous Allende, ils se sont exilés en Suisse après le coup d'État... Ces histoires personnelles font aussi la richesse du vin chilien."

Comment voyez-vous l'avenir des vins blancs chiliens ?

"C'est peut-être là que la révolution est la plus spectaculaire. En tant que restaurateur, je vois l'engouement croissant pour des vins comme Las Pizarras d'Errazuriz ou le Sol de Sol de Viña Aquitania. Las Pizarras, c'est un Chardonnay extraordinaire issu des sols schisteux de la vallée d'Aconcagua Costa. La tension, la minéralité, la complexité aromatique... il n'a rien à envier aux grands blancs bourguignons.

Le Sol de Sol, c'est une autre approche fascinante. Le vignoble est situé à Traiguén, à plus de 500 km au sud de Santiago. Les sols volcaniques et le climat plus frais donnent un Chardonnay d'une pureté exceptionnelle, avec une acidité naturelle élégante. Le Chili redécouvre son potentiel pour les blancs, notamment grâce à ces nouveaux terroirs côtiers et du sud. La 'Camanchaca', cette brume matinale du Pacifique, combinée au courant froid de Humboldt, c'est notre secret pour des blancs d'une fraîcheur extraordinaire."

Et le Carménère ?

"Le Carmín de Peumo de Concha y Toro, c'est la preuve que le Chili peut produire des vins de classe mondiale avec ce cépage. Quand Robert Parker lui a donné 97 points, ça a été un moment historique. Ce vin est produit sur un terroir exceptionnel dans la Valle de Cachapoal, avec des sols argilo-sableux et un microclimat unique influencé par le lac Rapel.

La vinification est fascinante : Marcelo Papa, l'œnologue en chef, insiste sur une vendange manuelle à parfaite maturité - crucial pour éviter les notes végétales du Carmenère. Après la fermentation, le vin passe 18 mois en barriques neuves de chêne français. Le résultat est extraordinaire : une robe pourpre intense, des arômes complexes de fruits noirs, d'épices douces, de chocolat et de tabac. En bouche, c'est un vin ample et soyeux, avec des tanins fins et une fraîcheur remarquable malgré sa concentration. La production est limitée à environ 4.000 caisses par an, ce qui en fait un des vins les plus recherchés d'Amérique du Sud."

Que diriez-vous des vins classiques chiliens ?

"C'est le cœur de notre cave au Bocanariz. Des vins comme le Marques de Casa Concha ou le Casa Real de Santa Rita, ce sont les ambassadeurs parfaits du style chilien : cette alliance unique entre la générosité du Nouveau Monde et l'élégance de la tradition européenne. Ce qui me plaît, c'est leur régularité millésime après millésime."

Comment voyez-vous l'avenir du vin chilien ?

"Ce qui est fascinant, c'est de voir la transformation complète du secteur ces trente dernières années. Au Bocanariz, je le vois quotidiennement : le Chili a définitivement tourné la page du 'vin du Nouveau Monde bon marché'. Cette évolution s'est construite sur plusieurs piliers fondamentaux.

D'abord, il y a eu une véritable révolution dans la compréhension des terroirs. Les vignerons ont exploré de nouvelles zones, particulièrement vers la côte Pacifique et les régions australes. Je me souviens de mes premières visites dans la vallée de Limarí ou à Malleco - c'était une révélation ! Ces nouveaux terroirs donnent naissance à des vins de caractère, avec une identité unique.

L'innovation technique a aussi joué un rôle crucial. En tant que viticulteur en France, je suis impressionné par la façon dont les domaines chiliens ont su allier tradition et modernité. Ils ont investi massivement dans des équipements de pointe tout en préservant des pratiques ancestrales. Cette synthèse permet d'élaborer des vins d'une précision remarquable.

Ce qui me touche particulièrement, c'est l'engagement environnemental. Le Chili est devenu un leader mondial de la viticulture durable. Dans ma carte des vins, la proportion de vins biologiques et biodynamiques ne cesse d'augmenter. Cette approche respectueuse de l'environnement contribue à l'expression pure des terroirs.

La diversification des styles est aussi impressionnante. Au début, on ne parlait que des rouges puissants. Aujourd'hui, je peux faire découvrir à mes clients des blancs raffinés, des vins d'altitude complexes, des cuvées naturelles authentiques... C'est cette diversité qui rend la scène viticole chilienne si passionnante.

Les succès internationaux lors des dégustations prestigieuses ne sont plus des surprises. J'étais présent à plusieurs reprises lors de dégustations comparatives avec les plus grands crus mondiaux - les vins chiliens ne font plus de complexes, et c'est mérité.

Je vois une nouvelle génération de vignerons passionnés, une recherche constante de nouveaux terroirs, un engagement environnemental croissant. Des projets comme Piedra Sagrada montrent qu'il y a encore de belles découvertes à faire. En tant que restaurateur et viticulteur, je suis convaincu que le meilleur reste à venir.

Le Chili a trouvé un équilibre unique : une tradition séculaire, des terroirs exceptionnels, une capacité d'innovation remarquable, et surtout, une vision claire de son avenir viticole. Quand je partage ces vins avec mes clients, je ne leur raconte plus seulement l'histoire d'un pays viticole prometteur - je leur fais découvrir l'un des plus beaux vignobles du monde."

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