Pinochet et le coup d’État du 11 septembre 1973
Chili, mardi 11 septembre 1973. Le palais présidentiel de La Moneda est bombardé, le président socialiste Salvador Allende décède, et un général aux lunettes noires prend le pouvoir. Augusto Pinochet venait d’entrer dans l’histoire comme l’un des dictateurs les plus controversés d’Amérique latine, inaugurant une ère qui marquerait à jamais le pays.
Qui était Augusto Pinochet ?
Né le 25 novembre 1915 à Valparaíso dans une famille de classe moyenne, Augusto Pinochet Ugarte est avant tout un militaire de carrière que rien ne semblait destiner à entrer dans l'histoire. Il intègre l'École militaire de Santiago en 1933 et gravit les échelons de manière méthodique, sans éclat particulier. En 1971, il est nommé général de division. C'est précisément sa discrétion qui lui ouvre les portes du pouvoir. Comme le résume l'historien Carlos Huneeus : "Pinochet était un homme effacé, ce qui lui permettait de dissimuler ses ambitions. Cette capacité à se fondre dans le décor s'est avérée être sa plus grande arme politique."
Le contexte politique mondial et la prise de pouvoir
Le coup d'État ne surgit pas du néant. Le Chili d'Allende, avec ses réformes socialistes, dérangeait profondément les États-Unis en pleine Guerre froide. Selon des documents déclassifiés, la CIA avait alloué des millions de dollars pour déstabiliser le régime et "faire grincer l'économie" chilienne. Cette intervention étrangère s'appuyait sur une crise économique nationale déjà bien réelle : inflation galopante, pénuries, tensions sociales croissantes.
En août 1973, Allende nomme pourtant Pinochet commandant en chef des forces armées, convaincu de sa loyauté. Le 11 septembre, Pinochet dirige le putsch qui renverse le gouvernement démocratiquement élu, s'impose à la tête de la junte militaire et gouvernera le Chili d'une main de fer pendant 17 ans.
Pinochet au pouvoir : entre répression et chute
17 ans de régime : répression et économie
La terreur d’État et la DINA
La répression sous Pinochet n'était pas une conséquence collatérale du coup d'État, mais un système organisé et méthodique. Dès les premières heures suivant la prise de pouvoir, les partisans d'Allende sont traqués, arrêtés et pour beaucoup exécutés. Le stade national de Santiago est transformé en immense centre de détention où des milliers de personnes sont emprisonnées, torturées et parfois assassinées.
La DINA, créée en 1974 et dirigée par le colonel Manuel Contreras, devient le bras armé de la répression : kidnappings, tortures, disparitions forcées. Des corps sont jetés dans l'océan Pacifique depuis des hélicoptères, d'autres enterrés dans des fosses communes encore découvertes aujourd'hui. L'Opération Condor étend cette répression au-delà des frontières, en collaboration avec les dictatures argentine, brésilienne, paraguayenne et uruguayenne. Des opposants sont assassinés jusqu'à Washington D.C., comme l'ancien ministre Orlando Letelier, tué par une voiture piégée en 1976. Le bilan officiel : plus de 3 200 morts et disparus, 38 000 cas de torture reconnus.
Le régime cible particulièrement les intellectuels et artistes. Pablo Neruda meurt quelques jours après le coup d'État dans des circonstances encore débattues. Le chanteur Victor Jara est torturé et assassiné au stade de Santiago, ses bourreaux lui auraient brisé les doigts avant de le défier de jouer de la guitare.
Le "miracle chilien" et ses contradictions
Parallèlement à la terreur, Pinochet confie dès 1975 les rênes de l'économie aux "Chicago Boys", de jeunes économistes formés à l'Université de Chicago sous Milton Friedman. Leur mission : faire du Chili un laboratoire du néolibéralisme. Privatisation massive des entreprises d'État, libéralisation des prix, réduction des dépenses publiques, réforme du système de retraite par capitalisation individuelle, les réformes sont radicales. En 1975, l'économie se contracte de 13% et le chômage explose. Mais à partir de 1977, la croissance revient et se maintient à des niveaux impressionnants.
Ses partisans y voient les fondations de la prospérité actuelle du Chili. Ses détracteurs, dont l'économiste Joseph Stiglitz, parlent d'une "croissance sans équité, où les indicateurs macroéconomiques masquent une réalité sociale bien plus sombre." Une chose est certaine : ces réformes ont été imposées sans consultation démocratique, protégées, selon le politologue Manuel Antonio Garretón, "par les baïonnettes". Les succès économiques les plus durables du Chili se produiront d'ailleurs après Pinochet, quand les gouvernements démocratiques tempèreront le modèle par des politiques sociales plus robustes.
La chute du régime
C'est paradoxalement la terreur elle-même qui engendre la résistance. À partir de 1983, les protestations éclatent malgré la répression violente. L'opposition s'organise dans les quartiers populaires, les universités, soutenue par l'Église catholique via le Vicariat de la Solidarité du cardinal Raúl Silva Henríquez. La pression internationale s'intensifie. Acculé, Pinochet accepte un référendum en 1988, et le perd. Des élections démocratiques s'ensuivent, marquant la fin officielle de la dictature en 1990.
Pinochet reste cependant commandant en chef de l'armée jusqu'en 1998, puis devient sénateur à vie, jouissant d'une immunité parlementaire qui frustre durablement les victimes et leurs familles. En octobre 1998, son arrestation à Londres sur mandat du juge espagnol Baltasar Garzón change tout. Pour la première fois, un ancien chef d'État est arrêté à l'étranger pour des crimes commis dans son propre pays. Renvoyé au Chili pour raisons de santé en 2000, il fait l'objet de nombreuses procédures judiciaires mais meurt le 10 décembre 2006 sans avoir jamais été condamné, déclaré inapte mentalement à comparaître. Plus de 1 000 militaires et agents de la dictature ont depuis été poursuivis, environ 500 condamnés.
Comprendre la dictature à travers ses lieux de mémoire
Les lieux de mémoire à Santiago
Santiago porte en elle les cicatrices d'une histoire que certains lieux permettent d'approcher avec respect et lucidité. Ces sites ne sont pas des attractions : ce sont des espaces de vérité, essentiels pour comprendre le Chili contemporain.
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Le Musée de la Mémoire et des Droits de l'Homme
Incontournable. Le musée rassemble archives déclassifiées, enregistrements sonores, objets personnels de détenus et témoignages vidéo documentant les violations commises sous la dictature. Rigoureux et poignant, il donne le cadre intellectuel et émotionnel nécessaire avant de visiter les autres sites.
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Le Palais de La Moneda
Bombardé le 11 septembre 1973, le palais présidentiel reste le symbole le plus immédiat de ce jour basculant. La statue d'Allende se dresse devant lui, regard fixé sur la Plaza de la Constitución. Une visite guidée permet de mesurer concrètement le poids de ce qui s'est joué ici.
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Villa Grimaldi — Parc pour la Paix
Ancien centre de détention et de torture de la DINA, Villa Grimaldi a été transformé en Parc pour la Paix. Des centaines de personnes y ont été torturées et pour beaucoup ne sont jamais réapparues. Le lieu est aujourd'hui silencieux, végétalisé, presque apaisé.
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Le Stade National
Transformé en camp de concentration dans les heures suivant le coup d'État, le Stade National a accueilli des milliers de détenus. Pedro Alejandro Matta, survivant de cette période, témoigne : "Le stade n'était plus un lieu de célébration sportive, mais une antichambre de l'enfer. Nous étions déshumanisés, réduits à des numéros." La section nord est aujourd'hui préservée comme lieu de conscience.
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Le Cimetière Général
Des milliers de noms gravés sur un imposant mur de marbre noir. Le Mémorial des disparus et exécutés politiques est un lieu de recueillement silencieux, sans mise en scène. Une façon simple et juste de clore ce circuit mémoriel, en laissant les noms parler d'eux-mêmes.
Conseils pour visiter ces lieux
Commencez par le Musée de la Mémoire avant tout autre site : il donne les clés historiques nécessaires pour aborder Villa Grimaldi ou le Stade National avec lucidité. Prévoyez une demi-journée, et évitez de l'enchaîner avec autre chose derrière. Pour Villa Grimaldi, un guide local spécialisé est fortement recommandé. Le lieu ne se lit pas seul, et un accompagnement humain change radicalement la visite. Pour le Stade National, vérifiez qu'aucun événement sportif n'est programmé ce jour-là ; visiter ce lieu de mémoire dans l'agitation d'un match change profondément l'expérience.
Ces lieux sont encore fréquentés par des familles de victimes. Comportez-vous avec discrétion, évitez de photographier sans réfléchir. Ce sont des espaces de deuil autant que de mémoire, visitez-les avec le respect qu'on accorderait à n'importe quel lieu sacré. Enfin, si le sujet vient à être abordé avec des Chiliens, faites-le avec prudence. La dictature reste une blessure vive qui divise encore profondément les familles et les générations. Écouter vaut mieux que questionner.
Mark incarne l'âme aventurière de Korke. Fort de sa connaissance intime de l'Amérique du Sud, il cultive une véritable passion pour ces terres qu'il arpente depuis des années, des sommets de la cordillère aux vallées secrètes.
Expert chevronné, il sait révéler les trésors insoupçonnés du Chili et de l'Argentine, accompagnant ses voyageurs vers l'essence même de ces destinations.
Passionné par l'art de vivre andin, Mark vous invite à explorer la richesse culturelle, historique et œnologique de ces terres d'émotion.