Pour Emile, la cordillère des Andes, c’est une histoire d’amour sans limites. La géologie s’est imposée comme une évidence dans son parcours, transformant sa passion en engagement : servir et protéger la nature.
Avec son ami et collaborateur Rodrigo, ils ont créé Pillan Mapu, un modèle qui prouve qu’on peut développer le tourisme tout en préservant les territoires.
Il vous dévoile les coulisses de cette aventure et vous partage la conviction profonde qui l’anime.
Qu'est-ce qui vous a amené à la géologie ?
Depuis tout petit, j'ai toujours passé mon temps libre dehors, en montagne. J'étais fasciné par les glaciers, par ces paysages de haute altitude. C'était ça, la vraie vie pour moi : être là-haut, c'est ce qui me rendait réellement heureux.
Quand est venu le moment de choisir mes études, je me suis naturellement orienté vers la géologie. C'est cette passion pour la nature chilienne, vraiment incroyable, qui m'a donné envie de la protéger. Et pour ma spécialisation, les glaciers m'ont encore guidé : j'ai choisi un master en glaciologie.
Grâce à mes études, j'ai pu voyager, notamment en Europe, où j'ai découvert le concept de géoparc, un label encore très peu connu en Amérique du Sud.
Qu'est-ce qu'un géoparc exactement, et comment est né le projet Pillan Mapu ?
Un géoparc, c'est une aire protégée qui met en valeur des territoires habités au patrimoine géologique remarquable, sans pour autant être un parc fermé ou protégé au sens classique du terme. L'idée, c'est de valoriser et préserver ces espaces tout en soutenant la vie locale. Le concept repose sur trois piliers fondateurs : préservation, éducation et tourisme durable. Il encourage la coopération internationale et un développement local responsable.
En revenant de mon voyage d'études en Europe en 2019, Rodrigo, mon ami d'université, et moi avons beaucoup échangé sur notre envie de protéger davantage les zones montagneuses des Andes, notamment en y implantant ce label. On s'est rendu compte que la cordillère située dans la région du Maule (plus précisément dans la commune de San Clemente) n'était absolument pas protégée. Aucune gestion en place. Et paradoxalement, de plus en plus de personnes souhaitaient visiter la région. Elle avait donc besoin d'un véritable modèle de gestion territoriale, une grande aire protégée incluant de nombreux parcs, villages et sites touristiques.
Faire certifier cette région comme géoparc mondial par l'UNESCO, c'est lui permettre de se développer de manière durable, en incluant tous les acteurs locaux, en conservant la biodiversité et en accueillant les voyageurs qui viennent admirer ces paysages incroyables. Nous avons donc déposé notre candidature auprès de l'UNESCO en 2024, et le bureau central nous a reconnus comme géoparc aspirant.
Vous parliez de cette région du Maule, qu'est-ce qui la rend si spéciale d'un point de vue géologique ?
Quand on étudie le territoire, on se rend compte que cette région est exceptionnelle. C'est une zone de transition entre le centre-nord et le début du sud du Chili, ce qui fait qu'on y trouve une concentration incroyable d'espèces endémiques, très différentes les unes des autres, qui cohabitent dans un même espace. On y trouve par exemple la forêt sclérophylle et la forêt de nothofagus, dont le roble maulino, un arbre emblématique de la région.
Mais ce qui rend le Maule vraiment unique, c'est son volcanisme. Les volcans ici ont une structure bien particulière qu'on ne retrouve ni au nord, ni au sud : ce sont des complexes volcaniques. En gros, plusieurs cônes volcaniques partagent la même base et sont connectés à la même source magmatique en profondeur. Dans le Maule, on compte quatre complexes volcaniques majeurs : Planchón, Laguna del Maule, Descabezado et Tatara San Pedro.
D'un point de vue géologique, c'est tout simplement impressionnant !
Parmi les recherches ou découvertes récentes au Geoparque, lesquelles vous ont le plus émerveillé ou surpris, et pourquoi ?
Ce qui me fascine le plus, c'est de découvrir à quel point ce territoire a été habité et utilisé à travers le temps. On a retrouvé des traces de présence humaine incroyables : une ancienne carrière d'obsidienne à Laguna del Maule, et cette roche volcanique est retrouvée très loin, jusqu’en Uruguay. Il y a aussi des pétroglyphes, des peintures rupestres dans les grottes, des ateliers lithiques avec de la céramique, des pointes de flèches... Ça me passionne de voir comment l’homme utilisait ces lieux naturels, époque après époque.
Et puis, il reste tellement à découvrir sur ce territoire. Du côté de la biodiversité, on recense régulièrement de nouvelles espèces endémiques, en particulier des reptiles et des amphibiens. Il y a le sapito de pecho espinoso de Lircay (Alsodes hugoi), le sapito hermoso (Telmatobufo venustus), le gruñidor del sur (Pristidactylus torquatus), ou encore le matuasto de lobo (Phymaturus loboi), une espèce toute récente. On a aussi élargi le territoire connu du Monito del monte, ce petit marsupial, et confirmé la présence du Chat Colocolo.
Au-delà des découvertes scientifiques, est-ce qu'il y a un moment particulier qui vous a marqué personnellement dans cette région
Durant mes recherches de terrain, j’ai découvert ce qu’était la culture arriera, cette culture coloniale des gardiens de troupeaux en montagne. Leurs valeurs, leur mode de vie, leur importance dans l'histoire de la région... tout ça m'a profondément touché.
J'ai eu la chance de vivre plusieurs semaines avec eux, et j'ai pu voir l'arreo de animales : à la fin de l'été, ils emmènent leurs animaux dans les hauteurs, vers les pâturages d'altitude. J'ai découvert leur travail du cuir, les mantas (des tissages traditionnels mélangant art mapuche et colonial), tous ces objets du quotidien qui incarnent leur culture.
Ce qui m'a le plus impressionné, c'est leur authenticité. Ils vivent vraiment leur culture, ce n'est pas une mise en scène pour les visiteurs comme on peut le voir ailleurs. C'est quelque chose de très propre à la culture de la cordillère : cette vie de solitude, presque érémitique, en harmonie totale avec la montagne. Ça m'a profondément marqué.
Comment le géoparc Pillan Mapu combine-t-il tourisme, éducation et développement local tout en préservant le territoire ?
Notre approche repose sur trois piliers interconnectés : le tourisme responsable, l'éducation et la recherche scientifique.
On travaille avec les communautés locales et les municipalités pour développer des activités qui valorisent à la fois le territoire et les savoir-faire traditionnels. On propose des promenades équestres dans les Altos de Lircay avec des arrieros qui connaissent la cordillère par cœur. C'est une manière de préserver cette culture menacée tout en la transformant à travers le tourisme. On organise aussi du trekking hivernal dans la cordillère enneigée, des séjours aux thermes et vapeurs d'El Médano, ou encore des tours astronomiques sous l'un des ciels les plus purs du Chili central.
Du côté éducatif, on a mis en place des ateliers et des formations avec les guides et les communautés locales. Notre musée Pillan Mapu accueille une salle d'exposition interactive "Clima y Crisis" où science, art et technologie se rencontrent pour comprendre comment le changement climatique transforme les Andes du Maule. On organise également des excursions de plusieurs jours encadrées au cœur de la nature.
Parallèlement, on mène des recherches scientifiques en géologie, biologie, glaciologie et archéologie. On forme les guides locaux pour qu'ils comprennent mieux comment respecter ces milieux fragiles, et on gère les sentiers dans les principaux sites naturels pour canaliser les flux touristiques sans dégrader l'environnement. Tout ça se fait en étroite collaboration avec les arrieros, les bergers, les producteurs locaux, car ce sont ceux qui incarnent vraiment ce territoire.
Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés dans la préservation et l'étude de ces sites ?
Le concept de géoparc vient d'Europe, où le contexte est très différent. Ici, on doit adapter le modèle à notre réalité : coordonner avec de nombreuses institutions dont la CONAF, les municipalités, le gouvernement régional, la SEREMI et les Bienes Nacionales. Cela demande du temps et de la patience. Obtenir des financements reste compliqué.
Ce qui est paradoxal, c'est qu'on n'a pas besoin d'énormes ressources pour avancer. Mais il faut de la persévérance. On fait aussi face à des tensions socio-environnementales, notamment avec certains projets hydroélectriques dans la vallée du Maule qui pourraient impacter des sites touristiques. C'est un équilibre constant à trouver entre développement et préservation.
Malgré ces défis, le territoire reste incroyable. Pour nos voyageurs qui rêvent de découvrir Pillan Mapu, quels sites leur recommanderiez-vous absolument ?
Sans hésiter, le Valle de los Cóndores. C'est un concentré de sites exceptionnels en pleine haute montagne. Le paysage est impressionnant : des plateformes en escalier, des parois verticales abruptes...
Le río Maule qui traverse toute la vallée forme des piscines naturelles et de superbes cascades dont le Salto del Maule, la Cascada Arcoíris et le Gran Salto. Il y a aussi la Cascada Invertida, une merveille de la nature qui défie la gravité : au lieu de s'écraser dans le río, l'eau s'inverse grâce aux courants d'air et remonte littéralement vers le ciel. C'est spectaculaire !
Et puis il y a la Muela del Diablo, avec sa forme étrange qui rappelle une molaire. Elle est entourée de légendes, et est devenue un véritable symbole de la région du Maule.
Pour finir, si vous deviez résumer l'essence de Pillan Mapu en quelques mots...
“ Sauvage, endémique et patrimoine.
Sauvage pour cette nature brute et préservée de la cordillère. Endémique parce qu'on y trouve une biodiversité unique qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. Et patrimoine, parce que ce territoire porte en lui des milliers d'années d'histoire géologique et humaine qu'il faut absolument protéger et transmettre.
Pour en savoir plus sur le Geoparque Pillan Mapu et son projet, découvrez leur site officiel : Pillan Mapu.
Photos : © David Cossio (majorité), Jorge Gagliardi Álvarez et Rodrigo Cruz Brito
Avec plusieurs années d'expérience en communication et en marketing digital, Marilys a fait de l'Amérique du Sud son terrain d'exploration privilégié, avec un regard curieux et bienveillant.
Elle s'intéresse autant à la biodiversité exceptionnelle des différentes régions, aux paysages glaciaires et aux mystères archéologiques, qu'à la cosmovision andine et à la sagesse ancestrale des premiers peuples.
Ses recherches minutieuses et son vécu personnel sur place alimentent ses connaissances, qu'elle partage avec enthousiasme. Son regard polyvalent lui permet de transmettre dans ses écrits les multiples facettes du Chili et de l'Argentine.