Les Haush ou Manekenk : histoire oubliée du peuple fuégien de la péninsule Mitre

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Les Haush ou Manekenk : histoi...
Aux confins de la Terre de Feu, sur la péninsule Mitre battue par les vents du Cap Horn, vivait l’un des peuples les plus anciens du continent américain : les Haush, également appelés Manekenk. Chasseurs nomades repoussés à l’extrême est de la Grande Île par leurs voisins selk’nam, ils y ont pourtant prospéré pendant plus de 7 000 ans, développant une culture singulière au croisement de plusieurs influences fuégiennes. Un peuple que l’histoire a entièrement effacé, et que ces terres sauvages, aujourd’hui désertes, continuent de porter en silence.

Le peuple indigène le plus ancien de la Terre de Feu : histoire, culture et disparition

Haush ou Manekenk : identité, origines et langue

Le peuple Manekenk, parmi les plus anciens habitants de la Terre de Feu, installé ici depuis des millénaires.

Manekenk est le nom que ce peuple se donnait lui-même. Haush leur a été attribué par les Selk'nam voisins, un terme qui aurait pu dériver d'un mot yámana signifiant "graisse de poisson". Les Yámana, eux, les appelaient italum ona, les "Onas orientaux". C'est le nom Haush qui s'est imposé dans la littérature ethnographique, alors que Manekenk est leur véritable ethnonyme. Ils sont considérés comme les habitants les plus anciens de la Terre de Feu, probablement la première vague migratoire à avoir atteint l'île, à pied, en suivant les guanacos lorsque la Grande Île était encore reliée au continent par ce qui est aujourd'hui le détroit de Magellan. Lucas Bridges le confirme indirectement : de nombreux toponymes haush subsistent bien au-delà de leur territoire historique, en plein pays selk'nam, ce qui indique qu'ils ont occupé l'île bien avant d'en être cantonnés à l'extrême est.

Leur langue appartient à la famille chon, apparentée au selk'nam et au tehuelche continental. Elle est aujourd'hui éteinte. Les principales sources qui en gardent une trace sont les vocabulaires de Ramón Lista (1887), Lucas Bridges (publié par Lehmann-Nitsche en 1915) et Cojazzi (1914). Avec les Selk'nam, ils forment la composante insulaire du complexe ethnique tehuelche.

La péninsule Mitre : territoire, chasse et pêche

À l'arrivée des Européens, les Haush occupaient l'extrême oriental de la Grande Île, cantonnés dans la péninsule Mitre après avoir été progressivement repoussés par les Selk'nam depuis l'intérieur des terres. Ils effectuaient des incursions régulières jusqu'à l'Isla de los Estados pour chasser.

Contrairement aux Yámana et aux Kawésqar, ils ne naviguaient pas et ne possédaient pas d'embarcations, ils étaient pédestres. Leur subsistance reposait sur deux piliers complémentaires selon les saisons : la chasse au guanaco à l'arc et aux flèches à pointe de pierre, et la chasse au lion de mer avec des harpons depuis les rivages. L'hiver, la côte leur fournissait fruits de mer et poissons ; l'été, ils remontaient vers l'intérieur pour le guanaco. Le guanaco était taillé dans ses moindres recoins : sa peau servait à confectionner vêtements et paravents.

Leurs habitats étaient rudimentaires, faits avec de simples abris couverts de mousse et de peaux, et leur artisanat peu développé avec quelques pièces de poteries et de vanneries élémentaires. Un résultat logique de l'hostilité extrême du milieu : froid, humidité, vent constant, ressources dispersées.

Organisation sociale et relations avec les Selk'nam

Lors des rituels, les peintures corporelles marquent les rôles et les traditions.
Lors des rituels, les peintures corporelles marquent les rôles et les traditions.

La société haush était égalitaire : aucune hiérarchie formelle, si ce n'est le prestige accordé aux guerriers, aux chamans et aux gardiens des traditions. Ils vivaient en petits groupes de deux ou trois familles, se déplaçant à l'intérieur d'un territoire défini appelé haruwen. Chaque individu appartenait au "ciel" correspondant à son haruwen, une unité identitaire et exogamique : le mariage entre deux personnes du même ciel était interdit. Le lignage était patrilinéaire, et si un groupe se fragmentait, la nouvelle branche devenait légitime propriétaire du territoire où elle s'installait.

Avec les Selk'nam, les liens étaient ambivalents. Culturellement proches, ils n'en restaient pas moins deux peuples distincts, linguistiquement et territorialement. Il leur arrivait de camper ensemble, mais la péninsule Mitre, repliée à l'extrême est, était davantage une frontière subie qu'un territoire choisi. Avec les Yámana, les contacts étaient rares, limités aux occasions où une baleine s'échouait sur un rivage accessible aux deux groupes.

Cérémonies, rituels et mythologie

Comme les Selk'nam, les Haush pratiquaient le Hain, grande cérémonie d'initiation masculine au cours de laquelle apparaissaient des esprits masqués. Deux figures se distinguent dans les sources. Ksorten, esprit masculin de la terre, surgissait du feu de la cabane cérémonielle, nu et peint, la peau aussi dure que du cuir ou de la pierre. Il ne parlait jamais, mais on lui supposait la compréhension des mots des hommes ; il lui arriva cependant de s'exprimer crûment lorsqu'un chien le mordit. Ksorten avait l'attribut singulier d'être incapable de franchir le moindre ruisseau, et devait être porté par-dessus. Il était en outre réputé impossible à tuer : de sa tête, disait-on, auraient surgi une multitude d'êtres semblables. Si une femme croisait son chemin, il lui lançait un panier. Kela, était une figure féminine à la tête pointue très haute, censée vivre dans le ciel et appelable par un chaman. Elle sortait de la cabane les poings serrés en criant, entourée des médecins-brujos tandis que femmes et enfants restaient à distance.

Les rites funéraires les distinguaient nettement de leurs voisins : les Haush creusaient des tombes bien plus profondes, les corps enveloppés dans des peaux. Les gens ordinaires étaient enterrés face vers le haut ; les chamans, face contre terre, pour que leurs esprits puissent communiquer avec ceux du sol.

Leur mythologie était proche de celle des Selk'nam, avec leur propre version du cycle de Kuanip, un héros parti vers le ciel depuis la baie Buen Suceso, dont on pouvait encore voir l'empreinte, et dont les fils étaient devenus des étoiles jumelles. Le renard y jouait le rôle de fripon : c'est lui qui, en devenant sauvage après qu'on lui eut mis quelque chose de malodorant sous le nez, entraîna tous les animaux à le suivre dans la sauvagerie. Ils craignaient profondément la Lune : quand elle rougissait, ils disaient qu'elle était colorée du sang de ceux qu'elle avait dévorés.

Massacres, maladies et disparition : ce que les ethnographes ont retenu

Leur déclin avait commencé avant même la colonisation intensive. Repoussés par les Selk'nam vers l'est, leur population était déjà réduite et métissée lors des premiers contacts espagnols en 1618. Samuel Lothrop les estimait à environ 300 individus vers 1850 ; Lucas Bridges n'en comptait plus que 60 en 1890. Les compagnies de chasse aux phoques qui exploitèrent la région dès la fin du XVIIIe siècle les massacrèrent méthodiquement, à tel point que les Haush fuyaient dans les terres dès qu'un navire apparaissait à l'horizon, sachant qu'ils servaient parfois de cibles aux marins désœuvrés. Les épidémies de tuberculose et de rougeole firent le reste. Les derniers Haush de souche disparurent dans les années 1920. La péninsule Mitre, habitée pendant des millénaires, est depuis lors totalement déserte ; L'une des rares zones au monde à avoir été abandonnée après avoir été durablement peuplée.

Leur mémoire nous est parvenue presque uniquement par les ethnographes. Lucas Bridges, qui vécut parmi eux et parlait leur langue, en dresse le portrait le plus vivant dans El último confín de la tierra. Samuel Lothrop documenta leur culture matérielle. Martin Gusinde observa leur organisation sociale dans les années 1920. Anne Chapman, dans les années 1960, établit leur ancienneté archéologique à plus de 7000 ans de présence continue. Sans eux, il ne resterait que quelques vocabulaires et des toponymes épars dans un territoire que personne n'habite plus.

Visiter le territoire des Haush : péninsule Mitre et musées de la Terre de Feu

La péninsule Mitre, leur territoire ancestral

La péninsule Mitre, à l’extrême est de la Terre de Feu, est une région isolée et sauvage, sans routes, marquée par des tourbières, des vents forts et une nature intacte.

C'est le cœur du pays haush et l'un des endroits les plus sauvages de toute la Terre de Feu. Classée réserve naturelle protégée par la loi provinciale n°1461, la péninsule Mitre couvre l'extrême oriental de la Grande Île, avec ses zones marines adjacentes, l'Isla de los Estados et l'Isla Año Nuevo. Aucune route n'y mène : l'accès se fait uniquement à pied ou par voie maritime, et nécessite une autorisation préalable de la Secrétairie de l'Environnement de la province.

C'est ici que les sites archéologiques de ce peuple sont les plus concentrés (concheros, campements, restes de foyers), preuves de milliers d’années de présence continue. La réserve renferme aussi 84 % des tourbières de tout le pays, des forêts littorales d'une humidité extrême, des cours d'eau jamais ensemencés en saumons qui préservent l'ichtyofaune native, et des affleurements géologiques avec des fossiles vieux de 40 millions d'années. Lions de mer, manchots des Malouines, loutres de rivière, renards fuégiens : la faune y est dense et peu dérangée. Les nombreuses épaves qui jalonnent ses côtes ont par ailleurs été classées patrimoine historique provincial, rappel que la péninsule Mitre fut aussi un cimetière pour les navigateurs de l'Atlantique Sud.

Un territoire que les Haush ont su habiter pendant des millénaires, et que les Européens n'ont jamais pu coloniser durablement.

Musées d'Ushuaia : où découvrir l'histoire des peuples fuégiens

Plusieurs musées conservent des traces de leur histoire, des artefacts aux archives ethnographiques :

  • Museo del Fin del Mundo (Ushuaia) — Le plus complet sur les quatre peuples indigènes de la Terre de Feu, avec artefacts, outils de chasse et photographies du XIXe siècle.
  • Museo Marítimo y del Presidio (Ushuaia) — Indispensable pour comprendre le contexte de leur disparition : colonisation, compagnies de chasseurs de phoques et massacres.
  • Museo Antropológico Martín Gusinde (Puerto Williams, Chili) — Entièrement dédié aux peuples fuégiens, il porte le nom de l'ethnologue qui documenta directement les Haush dans les années 1920.
  • Museo Etnográfico Juan B. Ambrosetti (Buenos Aires) — Pour ceux qui passent par la capitale, ses collections patagoniennes et fuégiennes offrent un complément utile.

 

En savoir plus sur l’auteure de cet article
Pauline

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Elle connaît tous les recoins de la Patagonie, que ce soient ses parcs naturels, ses sentiers de randonnée, en passant par les plus belles navigations glaciaires et les bonnes adresses de chaque ville étape.

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