Le Coigüe, l’hêtre austral des forêts de Patagonie
Le Coigüe, gardien millénaire des forêts australes
Le coihue, également orthographié coigüe (Nothofagus dombeyi), vit dans les forêts de la Patagonie. Ils privilégient les sols humides et croissent principalement le long des cours d'eau, créant des forêts-galeries spectaculaires. Atteignant 40 à 45 mètres de hauteur avec un tronc dépassant parfois 2 mètres de diamètre, ce géant à feuillage persistant peut vivre plus de 600 ans. Son écorce allant du châtain au gris-brun profondément fissurée et ses petites feuilles coriaces brillantes le rendent immédiatement reconnaissable dans le paysage.
Son nom mapuche "Ko-hue" signifie "lieu de l'eau", révélant son lien intime avec les environnements humides des vallées et versants andins où il prospère. Cette espèce appartient au genre Nothofagus, les hêtres australs, datant d’avant la division du supercontinent Gondwana. On retrouve aujourd'hui des espèces apparentées en Nouvelle-Zélande et en Australie, preuve de cette connexion géologique ancestrale.
Le coigüe joue un rôle écologique fondamental dans son écosystème. Ses racines puissantes stabilisent les sols montagneux, prévenant l'érosion sur les pentes abruptes. Sa canopée dense crée des microclimats qui abritent une faune unique dont le pudu, le plus petit cervidé au monde, et le monito del monte, marsupial primitif rare. Sous son couvert se développe également une riche flore épiphyte de mousses, lichens et fougères qui participent à la régulation du cycle de l'eau dans la région, faisant de cet arbre un véritable architecte de la biodiversité patagonique.
Le Coihue dans l'histoire et la culture de Patagonie
Depuis des millénaires, cette espèce végétale accompagne l'histoire humaine de la Patagonie. Pour les peuples autochtones - Mapuches, Tehuelches et Onas - cet arbre avait un rôle tant sur le plan spirituel que matériel. Dans la cosmovision mapuche, le coihue était considéré comme un esprit gardien protecteur de la forêt. Ces arbres centenaires servaient de lieux sacrés où se déroulaient rituels et cérémonies, créant un lien entre le monde terrestre et spirituel. Sur le plan pratique, les communautés utilisaient son bois dense pour construire canoës (wampo), habitations et outils, et son écorce riche en tanins servait à des fins médicinales.
L'arrivée des colonisateurs européens au XIXe siècle transforme radicalement cette relation. La découverte de la valeur commerciale du bois déclenche une exploitation intensive ayant laissé des traces dans l'économie régionale. Entre 1880 et 1950, l'industrie forestière devient un moteur économique majeur : des scieries s'implantent autour des grands lacs, des villages entiers naissent de cette activité, et le bois de coihue, réputé pour sa résistance à l'humidité, permet notamment le développement des lignes ferroviaires.
Cette période d'exploitation marque le paysage et la mémoire collective patagoniques. Paradoxalement, elle engendre aussi les premières initiatives de conservation : dès 1926, les parcs nationaux Nahuel Huapi et Vicente Pérez Rosales sont créés pour protéger ces forêts millénaires.
Conservation et adaptation des forêts de Coihues
Les forêts de coihues s'adaptent aujourd'hui aux évolutions climatiques et environnementales. Les observations scientifiques montrent un déplacement progressif de ces arbres vers des altitudes plus élevées, où les conditions leur restent favorables. Face à ces changements, plusieurs initiatives de conservation ont vu le jour. Depuis 2017, des programmes binationaux coordonnent la protection des forêts existantes et la restauration des zones dégradées. Ces projets s'appuient sur une approche participative impliquant scientifiques, gestionnaires d'aires protégées et communautés locales.
Le développement d'activités durables comme l'écotourisme, l'observation de la nature ou l'apiculture forestière offre des alternatives économiques compatibles avec la préservation de ces écosystèmes. Des programmes d'éducation environnementale sensibilisent habitants et visiteurs à l'importance écologique et culturelle de ces forêts, et des systèmes de surveillance permettent de suivre leur évolution et d'adapter les stratégies de gestion de ce patrimoine naturel remarquable de la région andino-patagonique.
Où et comment observer le Coihue en Patagonie ?
Reconnaître le Coigüe en forêt
Pour identifier un coihue lors de vos excursions, observez d'abord son écorce à peine rugueuse de couleur châtain ou bien brun-gris, marquée de fissures verticales qui s'accentuent avec l'âge. Ses branches horizontales s'étendent dans un même plan, créant une couronne haute et stratifiée caractéristique. Contrairement au lenga ou au ñire, autres Nothofagus de la région, le coigüe conserve son feuillage persistant toute l'année. Ses feuilles simples et dentelées présentent un vert foncé brillant sur la face supérieure et une teinte plus claire au revers.
La silhouette générale offre un indice précieux. En terrain dégagé, le coigüe développe cette couronne stratifiée distinctive. Dans les forêts denses, il adopte une forme plus élancée, cherchant la lumière au-dessus de la canopée. Les spécimens plus âgés se distinguent aussi par l'abondance de mousses, lichens et fougères épiphytes qui colonisent leur tronc. On observe parfois de beaux nœuds dans l'écorce, créés par le llao llao, un champignon parasite orangé comestible qui a d'ailleurs donné son nom à la célèbre localité de Villa Llao Llao, près de Bariloche.
Le Coihue et l'Arrayán : une cohabitation légendaire
Lors de vos randonnées en Patagonie, vous pouvez souvent observer le coihue poussant aux côtés de l'arrayán, autre arbre emblématique de la région. Cette cohabitation s'explique par une légende mapuche ancestrale.
Selon la tradition, deux frères aux personnalités opposées vivaient autrefois en Patagonie. L'aîné, délicat et patient, privilégiait la réflexion et l'astuce. Le cadet, corpulent et impulsif, cherchait constamment la confrontation. Leurs disputes incessantes désespéraient leurs parents qui implorèrent Futa Chao, le Père Majeur, divinité suprême mapuche. Face à l'obstination des frères, Futa Chao les transforma en arbres pour les empêcher de s'affronter : l'aîné devint arrayán, le cadet fut changé en coihue. Cette métamorphose reflète leurs caractères : le coihue croît rapidement et vigoureusement, surgissant entre les racines de l'arrayán qu'il tord et incline dans son développement. L'arrayán, patient, pousse lentement sur des millénaires. Mais lorsque le coihue termine son cycle après quelques siècles, l'arrayán demeure, vivant parfois plus de mille ans. La patience triomphe de l'impulsivité.
Dans le Bosque de Arrayanes près de Villa La Angostura ou le long du Lago Nahuel Huapi, vous pourrez observer ces "frères ennemis" enlacés dans cette lutte millénaire, créant des formes tortueuses spectaculaires. Nos guides locaux partageront avec vous cette légende tout en vous montrant ces sculptures vivantes en pleine forêt.
Où observer les plus beaux Coigües en Patagonie ?
Les forêts de coigües s'étendent tout le long de la cordillère andino-patagonique, depuis Neuquén jusqu'à la Terre de Feu. Voici les sites incontournables pour les rencontrer :
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Parc National Alerce Andino et Réserve Nationale Llanquihue (Région des Lacs)
Ces espaces protégés abritent des exemplaires spectaculaires, certains âgés de plusieurs siècles. Les sentiers d'interprétation permettent d'observer ces géants dans des forêts primaires préservées, où l'humidité constante favorise le développement d'une flore épiphyte exceptionnelle.
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Parc National Queulat (Carretera Austral)
Ce parc possède des forêts denses dans un cadre spectaculaire, combinant vallées profondes et glaciers suspendus. L'humidité abondante crée des conditions idéales pour observer l'espèce dans toute sa splendeur.
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Région de Bariloche - Parc National Nahuel Huapi et Route des 7 Lacs (Neuquén et Río Negro)
Les environs de Bariloche ont de nombreux espaces où vive en grand nombre le coigüe. Les circuits autour de Puerto Blest, du Paso de las Nubes, du Cerro López et du Parque Llao Llao permettent d'observer des forêts primaires où les arbres structurent le paysage forestier. Une excursion traditionnelle mène au "Coihue Abuelo" dans le brazo Última Esperanza du Lago Nahuel Huapi, spécimen majestueux de quelque 500 ans.
La Route des 7 Lacs offre des panoramas où leur port élancé et leurs cimes stratifiées profitent des conditions climatiques relativement modérées, notamment près des nombreux ruisseaux et lacs.
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Parc National Los Alerces (Chubut)
Ce parc protège d'anciennes forêts dans des vallées reculées, accessibles par des sentiers de randonnée qui permettent une immersion totale dans ces écosystèmes ancestraux.
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Parc National Puelo (Nord de la Patagonie)
Les vallées du Puelo abritent des forêts mixtes où l’espèce domine les secteurs humides, créant des cathédrales végétales particulièrement impressionnantes.
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Terre de Feu (Extrême Sud)
Aux latitudes australes, l’espèce prend des formes radicalement différentes. Le vent constant et violent sculpte des arbres plus trapus, souvent penchés en "drapeau", avec des cimes asymétriques. Ce vent extrême casse les bourgeons exposés, limite la hauteur et favorise une croissance compacte, voire rampante (effet krummholz), créant des paysages forestiers uniques totalement différents des forêts élancées du nord.
Avec plusieurs années d'expérience en communication et en marketing digital, Marilys a fait de l'Amérique du Sud son terrain d'exploration privilégié, avec un regard curieux et bienveillant.
Elle s'intéresse autant à la biodiversité exceptionnelle des différentes régions, aux paysages glaciaires et aux mystères archéologiques, qu'à la cosmovision andine et à la sagesse ancestrale des premiers peuples.
Ses recherches minutieuses et son vécu personnel sur place alimentent ses connaissances, qu'elle partage avec enthousiasme. Son regard polyvalent lui permet de transmettre dans ses écrits les multiples facettes du Chili et de l'Argentine.